Raoul Dautry, premier rail du Mouvement Européen

 

Cheminot ou ministre, du chemin de fer à l’atome, Raoul Dautry n’a jamais cessé de conjuguer transport et énergie avec l’idée d’une Europe unie. De l’arrivé du rail à l’énergie nucléaire en passant par deux guerres mondiales, son histoire est enlacée à celle de l’Europe. Alors que nous célébrons les 70 ans du Mouvement Européen – France, prenons le temps de revenir sur le parcours de celui qui en fût son premier président.

De l’ingénieur-cheminot au stratège de guerre

Né en 1880 à Montluçon, Raoul est rapidement attiré par l’ingénierie mais moins par la rigueur hiérarchique qu’il rencontre à l’Ecole polytechnique. Dès sa sortie, le jeune polytechnicien est engagé par la Compagnie du Nord où il fait ses premières armes sur l’organisation des lignes allant de Paris à la frontière belge. (1)

Le mode de fonctionnement mis en place à la Compagnie du Nord est rapidement mis à l’épreuve par le début du conflit en 1914. Son organisation sans faille des réseaux ferrés permet un approvisionnement décisif des troupes lors de la bataille de la Marne. En 1918, le général Foch lui donne la mission impossible de construire une ligne stratégique de ravitaillement reliant Beauvais aux tranchées sur le front Nord. Les 10 000 hommes mobilisés réalisent l’impossible plan de Dautry et complètent 89 km de voie de chemin de fer opérationnels en à peine trois mois, donnant naissance à la « Voie des Cent jours », atout décisif dans le conflit. (2)

Du réformateur humaniste à la création de la SNCF

Fort de son expérience de la Grand Guerre, Raoul Dautry a maintenant le pouvoir de mettre en place un fonctionnement plus humain dans le chemin de fer français. (3) Investi par la volonté d’améliorer la condition sociale des cheminots, Raoul Dautry met alors en place des projets fédérant tous les échelons de la hiérarchie confondus. Ces projets de construction donnent lieu à des installations sportives à disposition des employés ou encore à des logements à loyer modéré pour ses employés où chaque cheminot possède un lopin de terre. Pas moins de 12 000 cités jardins sont sorties de terre sous son impulsion.(3)

Son expertise reconnue et ses connexions avec Mermoz poussent le gouvernement à le mettre à la tête de la réorganisation de la Compagnie générale transatlantique et la Compagnie aéropostale. Dautry n’en délaisse pas le chemin de fer pour autant, il s’active à fédérer les réseaux en tant que conseiller technique au gouvernement. En tant que directeur général de l’administration des chemins de fer de l’Etat depuis 1928, il met en place ce qui devient la SNCF en 1937. Depuis sa position d’administrateur, ce visionnaire est le seul à croire au projet d’un tunnel sous la Manche.

Du ministère de l’armement à celui de la reconstruction

Encore une fois, un conflit fratricide en Europe met fin à ses projets de rapprochement des peuples européens. Dautry accepte le poste de ministre de l’armement en 1940 à la condition d’être rattaché au CNRS. Frédéric Joliot-Curie à l’oreille du ministre, scientifique dans l’âme, et comprend donc l’urgence de priver les allemands des stocks d’eau lourde (nécessaires à la construction d’une pile atomique) situées en Norvège. (5)

Dès 1944 il prépare la reconstruction en dirigeant le Secours Social. Le général de Gaulle lui donne les moyens d’étendre son action en le nommant ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de 1944 à 1946. Bien qu’occupé par la reconstruction de villes entières (dont le Havre), Dautry reste attaché au secteur de l’énergie, qu’il sait être un élément clef de la reconstruction européenne, il devient le premier administrateur général du Commissariat à l’Énergie Atomique en Janvier 1946, ouvrant la voie à l’Euratom. (5)

Des projets européens au Mouvement Européen

La reconstruction du pays dépasse les frontières de la France, Dautry en est convaincu, la reconstruction doit s’opérer au sein d’un projet européen. Le 9 décembre 1948, Raoul Dautry, accompagné des figures fondatrices du mouvement européen ; Joseph Retinger, Hendrik Brugmans, Robert Bichet, le gendre de Churchill Duncan Sandys, Francis Leenarhdt et d’Etienne de la Vallée Poussin, se rend au Quai d’Orsay pour exposer la vision d’une assemblée européenne.

Si Dautry ne verra pas la concrétisation de sa vision, il donne néanmoins à la société française l’impulsion nécessaire pour accompagner la construction européenne et son débat en devenant le premier président du Mouvement Européen en 1949. L’année suivante, le statut d’association est déposé et le ME-F commençait son long chemin jusqu’à nos jours. A sa mort en 1951, Dautry était décoré de la légion d’honneur, vice-président du Centre Européen de la Culture et président du Mouvement Européen – France.

Autant d’années nous séparent de la mort de Raoul Dautry que sa vie en a comptées. Nos 70 années animées par la paix contrastent ses 70 ans de vie agités par la guerre et la destruction. L’idéal de reconstruction qui a animé la vie de Raoul Dautry a donné au Mouvement Européen sa volonté de construire l’Europe jusqu’à nos jours. Le Mouvement Européen continue longtemps après sa disparition à inclure tous les acteurs de la société civile, respectant sa pensée : « appartenir à l’élite, cela ne dépend pas de la fonction, mais du caractère, de la valeur spirituelle de l’homme. »

  • Sources :
  1. « Raoul François Dautry »Archives des Mines : lien
  2. Fabienne Oliveres, « Il y a 100 ans, la ligne des 100 jours » L’Indépendant, 28 Juin 2018 : lien
  3. Tony Froissart, « Raoul dautry et l’hébertisme » Revue du Nord, 2004/2 (n°355) pp.327-339 : lien
  4. « Raoul Dautry, 2ième président de la CiUP »Alliance Internationale, 21 Juillet 2015 : lien
  5. Henry Rousso, « Raould Dautry : un parcours du siècle »Vingtième Siècle, 1987, pp.104-106 : lien

 

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