Les Européens #8 – Gustav Suits

Les Jeunes-Italie, France, Allemagne sont des mouvements littéraires et politiques nés dans les années 1830. S’ils prennent des formes différentes dans chacun des pays, ils affirment presque tous des idéaux républicains, démocratiques et romantiques. A mesure des réveils nationaux, tout au long du XIXe siècle, de nouveaux mouvements éponymes naissent en Pologne, en Estonie, en Finlande…

Giovane Italia (Jeune Italie)

Le mouvement est fondé à Marseille en 1831. Giuseppe Mazzini, ancien carbonaro, cherche à réaliser l’unification italienne par des voies politiques. Il crée en 1834 le mouvement Giovane Europa en Suisse, avec six autres Italiens, cinq Allemands et cinq Polonais. Son but est alors de fédérer les nations européennes, sur une base républicaine, par opposition à l’Europe monarchique d’alors. En 1835 est créée la Jeune Suisse ; dans d’autres pays, certaines sections s’organisent également (Jeune Belgique, Jeune Espagne). Jeune Europe est dissoute en 1837, mais a déposé les ferments de ce qui deviendra un mouvement européen des peuples, dix ans plus tard.

Les Jeunes-France

30 août 1831 : Le Figaro nomme pour la première fois un mouvement littéraire anticonformiste, romantique et libéral naissant « Jeune France ». Des artistes qui appartiennent à ce mouvement, on connaît aujourd’hui Théophile Gautier ou Gérard de Nerval. Les jeunes littéraires d’alors prennent position en faveur des drames de Hugo ou de Dumas – on a en mémoire le pourpoint médiéval rouge de Théophile Gautier le soir de la première d’Hernani et le soutien du groupe lors des trente-cinq autres représentations ; ils portent les cheveux longs en opposition au crâne chauve des académiciens… En dehors de ces batailles littéraires, les membres du groupe sont appelés « bousingots » pour leurs luttes républicaines, après l’échec de la révolution de 1830.

Junges Deutschland (Jeune-Allemagne)

Le groupe d’écrivains a des idées politiques progressistes et souhaite bannir ce que ses membres considèrent comme l’absolutisme politique et l’obscurantisme religieux – en faveur de la république et du rationalisme. Littérairement, les membres du groupe parmi lesquels on peut citer Heinrich Laube, Heinrich Heine ou Georg Büchner, réagissent contre le romantisme, trop détaché à leur goût de l’actualité et de la politique.

Intermède : 1848 – printemps des peuples

Jaunlatvieši (Jeune Lettonie)

Ce mouvement prend pour modèle le mouvement éponyme d’Allemagne, et naît dans le contexte du premier réveil national letton (1850-1880), qui cherche à s’émanciper de toute tutelle extérieure, et à créer les bases d’une nouvelle nation. Le terme “Jeune Lettonie” est utilisé pour la première fois dans un article de Juris Alunāns, Dziesmiņas latviešu valodai pārtulkotas (“Petites chansons traduites en letton”) en 1856. Mais l’auteur n’est pas optimiste, et pense que ceux qui osent rêver d’une jeune Lettonie rencontreront même destin tragique que le navigateur ayant été séduit par la belle Lorelei (en référence au poème d’Heinrich Heine, Die Lorelei).

Jung-Wien (Jeune Vienne)

« Dans notre ville prit naissance une nuit le groupe « Jeune Vienne » avec Arthur Schnitzler, Hermann Bahr, Richard Beer-Hoffmann, Peter Altenberg, grâce auxquels la culture spécifiquement autrichienne, par un raffinement de tous les moyens artistiques, trouva pour la première fois une expression européenne. » écrit Stefan Zweig dans son autobiographie postume, Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen. Dans les années 1890 ces écrivains se réunissent au café Griensteidl. Ils se détournent du naturalisme, et s’orientent vers les formes littéraires modernes du temps, notamment le symbolisme et l’expressionisme. Ils défient également la morale du XIXe siècle.

Młoda Polska (Jeune Pologne)

En 1898, Artur Górski publie le manifeste « Jeune Pologne » dans un journal de Cracovie, Życie, “La Vie”. Ses convictions sont alors répandues dans les trois « partitions » de la Pologne (la Pologne, occupée, est alors divisée en trois zones, la Pologne autrichienne, prussienne et russe). Le groupe s’organise autour de deux idéaux : l’art pour l’art, et le néo-romantisme. Contrairement aux autres mouvements européens, ses moyens d’expression sont littéraires (Jan Augustyn Kisielewski, Włodzimierz Perzyński) mais aussi musicaux : le groupe (citons Karol Szymanowski, Grzegorz Fitelberg) est influencé par les néo-romantiques allemands Richard Strauss ou Richard Wagner mais aussi par les russes Borodine, Rimsky-Korsakov, Moussorgski. Il trouve aussi une expression en peinture et en sculpture (Ferdynand Ruszczyc, Jacek Malczewski).

Noor-Eesti (Jeune Estonie)

« Ce qui aide les hommes et les peuples à adapter l’époque aux besoins, ce qui porte l’homme et l’élève, c’est la culture. Et tel est notre slogan : davantage de culture ! Telle est la condition première de tous les idéaux libérateurs, de toutes les ambitions libératrices. Davantage de culture européenne ! Soyons estoniens, mais devenons aussi européens ! » : ce mot d’ordre est lancé par Gustav Suits (1883-1956), animateur du groupe littéraire néo-romantique en 1905. Il souhaite renouveler la langue et la littérature estonienne par l’assimilation d’influences étrangères. Noor-Eesti publie cinq anthologies, et crée une revue ainsi qu’une maison d’édition ; le groupe est marqué par les œuvres importantes de Gustav Suits et Friedebert Tuglas. Le roman de ce dernier, Félix Ormusson (1915) est un témoignage de la vie des artistes estoniens dans le Paris de l’époque, vu comme un idéal culturel.  

Nuori Suomi (Jeune Finlande)

Ce mouvement est mû dans les années 1880-1890 par un intérêt sans précédent pour les derniers courants intellectuels et artistiques en Europe. Son mot d’ordre « Allons en Europe en passant par l’Estonie » traduit les aspirations liées des Nuori Suomi et des Noor-Eesti, par ailleurs géographiquement voisins (séparés par la mer Baltique). Ces rêves sont tangibles dans le roman Seul de Johani Aho (1890), qui raconte l’histoire d’un journaliste finlandais dans le Paris de la Belle Epoque.