Du 2 au 5 juillet 2026, le Mouvement Européen – France, les Jeunes Européens – France et l’Union des Fédéralistes Européens – France, ont organisé la deuxième édition de l’Académie Louise Weiss au Château des Rohan à Saverne (Alsace), ville associée à l’héritage de la journaliste et militante européenne. Cette école d’été internationale consacrée à l’étude de la paix en Europe et dans le monde a réuni jeunes et moins jeunes, chercheurs, diplomates et décideurs autour d’ateliers, de conférences et de débats. À travers ces différents formats, l’Académie a proposé un espace de réflexion collective sur l’avenir de la paix, de la démocratie et du projet européen dans un contexte international marqué par le retour des rapports de force.
Une immersion dans l’héritage de Louise Weiss
Le séjour a débuté par une visite de la ville de Saverne, permettant une première découverte du lieu d’accueil de l’Académie. Les participants ont également visité le musée Louise Weiss, qui retrace son parcours de journaliste, écrivaine, militante pour les droits des femmes et fervente défenseure de la paix et de l’unité européenne. Les archives et collections présentées ont mis en lumière l’actualité de ses combats, dont la portée continue d’alimenter la réflexion sur le projet européen.

Cette mise en perspective historique a constitué une introduction naturelle aux conférences et tables rondes qui ont rythmé les jours suivants. Fidèle à sa vocation d’école de la paix et du fédéralisme, l’Académie a réuni universitaires, chercheurs, responsables associatifs et participants autour d’une question centrale : comment penser et préserver la paix européenne dans un monde marqué par le retour des rapports de force ? Qu’il s’agisse de défense européenne, de fédéralisme, d’engagement citoyen, de coopération entre les États ou du rôle de l’Union sur la scène internationale, les différentes conférences et tables rondes ont exploré les conditions politiques, institutionnelles et démocratiques nécessaires au maintien de la paix en Europe.
Que peut l’Europe dans un monde de prédateurs ?
Lors de la conférence d’ouverture de l’Académie, Pierre Haroche, professeur associé de politique européenne et internationale à l’École européenne des sciences politiques et sociales (ESPOL) de l’Université Catholique de Lille et auteur de Dans la forge du monde, a proposé une réflexion historique sur la place de l’Europe dans l’ordre international. Il a rappelé que le continent a longtemps occupé une position centrale dans la mondialisation, façonnant durablement les équilibres politiques, économiques et stratégiques à l’échelle mondiale. Les guerres mondiales puis la guerre froide ont toutefois mis fin à cette domination, faisant de l’Europe un espace largement subordonné aux logiques des superpuissances.
Selon Pierre Haroche, le monde contemporain est désormais structuré par la compétition entre les États-Unis et la Chine, tandis que l’Europe n’en constitue plus le principal centre de gravité. Ce déplacement du rapport de force mondial place les Européens face à un défi inédit : assumer davantage leur sécurité et leur capacité d’action collective. Paradoxalement, ce relatif déclassement pourrait également favoriser une plus grande unité européenne, en incitant les États membres à renforcer leur coopération pour peser dans un environnement international redevenu conflictuel. Cette réflexion a conduit à un échange sur les conséquences de la guerre en Ukraine et sur les moyens de garantir durablement la sécurité du continent. Pierre Haroche a notamment insisté sur la crédibilité de la dissuasion européenne, sur le développement des capacités industrielles de défense et sur l’importance d’un partenariat stratégique étroit avec l’Ukraine. Les discussions avec le public ont également abordé le rôle de l’OTAN ainsi que les conditions d’un renforcement du pilier européen de sécurité et de défense.
Comment penser la construction de la paix dans un contexte international dominé par les logiques de puissance ?
Federico Santopinto, directeur de recherche à l’IRIS et responsable du Programme Europe, Union européenne et OTAN, a poursuivi la réflexion en interrogeant la capacité de l’Union européenne à produire de la paix dans un environnement international marqué par la compétition stratégique.Il a distingué deux dimensions de la politique européenne de défense : d’un côté, l’action opérationnelle, encore largement dépendante des États membres et de l’OTAN ; de l’autre, la politique industrielle de défense, dans laquelle l’Union a développé des instruments plus intégrés.
Selon lui, cette situation s’explique en grande partie par le fonctionnement intergouvernemental de la politique étrangère et de sécurité commune, encore largement fondée sur l’unanimité. À l’inverse, les domaines reposant davantage sur la méthode communautaire permettent à l’Union d’agir plus efficacement et de développer des projets communs. Les échanges ont également porté sur les conditions d’une paix durable. Federico Santopinto a défendu l’idée qu’une politique de paix crédible suppose aussi une capacité de dissuasion capable de prévenir les agressions et de garantir la sécurité du continent. Dans cette perspective, il a plaidé pour un renforcement des capacités européennes de défense accompagné d’une politique étrangère plus cohérente et plus intégrée.
Engagements féministes, européistes et fédéralistes
Réunissant Claire Le Van, philosophe et spécialiste de Louise Weiss, l’historienne Silvana Boccanfuso, la doctorante et présidente de la JEF Allemagne Mélanie Thut, l’historien Andreas Wilkens ainsi que Silvia Romano, responsable de la rubrique Fédé’Femmes de Fédéchoses, cette table ronde a exploré les liens étroits entre féminisme, fédéralisme et engagement européen à travers plusieurs parcours de femmes qui ont marqué l’histoire du projet européen. À travers les figures d’Hilda Monte, résistante allemande et autrice de Unity of Europe, d’Ursula Hirschmann, pionnière du fédéralisme européen, ou encore de de Petra Kelly, cofondatrice des Verts allemands et militante fédéraliste, les intervenants ont montré comment la lutte contre les totalitarismes, la défense des droits des femmes et la construction européenne ont souvent été portées conjointement.
Au-delà des trajectoires individuelles, les échanges ont souligné une conviction partagée : la paix, la démocratie et l’unité européenne reposent sur la participation des citoyens et citoyennes à la vie politique ainsi que sur le dépassement des logiques de domination, qu’elles soient nationales, sociales ou patriarcales. Une réflexion qui faisait écho à l’héritage de Louise Weiss dont le combat pour l’émancipation des femmes était indissociable de son engagement en faveur de la paix et de l’unité européenne.
Stratégies et courants du fédéralisme européen
Réunissant Pier Virgilio Dastoli, ancien collaborateur d’Altiero Spinelli et président du Mouvement Européen – Italie, Antonella Braga, spécialiste d’Ernesto Rossi, Bernard Barthalay, autour de la pensée de Mario Albertini, et Frédéric Lépine, directeur général adjoint du CIFE, cette table ronde a proposé un panorama des principales traditions du fédéralisme européen et des stratégies envisagées pour approfondir l’intégration politique du continent.
Les intervenants sont revenus sur l’héritage du Manifeste de Ventotene et sur les réflexions des grandes figures du fédéralisme européen, pour lesquelles la paix durable passe par le dépassement des souverainetés nationales exclusives et la construction d’institutions communes capables de répondre aux défis transnationaux. Les échanges ont permis de distinguer plusieurs courants du fédéralisme européen : une approche constituante, portée par Altiero Spinelli, fondée sur l’idée d’une Constitution européenne ; une approche plus radicale du transfert de souveraineté, associée à Ernesto Rossi ; une conception gradualiste et institutionnelle, développée par Mario Albertini ; et enfin une tradition personnaliste, centrée sur la personne humaine. Ces approches, bien que distinctes, convergent vers une même ambition : permettre aux Européens d’agir ensemble face à des défis communs dépassant le cadre des États-nations.
Quel modèle d’Etat pour l’Europe ?
Réunissant Blaise Wilfert, Co-Directeur du CIEE, Professeur attaché à l’ENS, Sylvain Kahn, Professeur agrégé au sein du département d’histoire de Sciences Po Paris, Frédérique Berrod, juriste, Professeure des Universités, Présidente de l’Université de Strasbourg, et Lukaš Macek, directeur de SciencesPo Dijon, Chef du Centre Grande Europe à l’Institut Jacques Delors depuis novembre 2022 ; cette table ronde a permis de souligner la singularité de l’Union européenne, objet politique sans véritable équivalent historique, qui ne se réduit ni à une organisation internationale classique ni à un État fédéral au sens traditionnel du terme.
Les échanges ont mis en lumière les limites des concepts habituels de souveraineté pour penser l’intégration européenne dans un monde marqué par des interdépendances croissantes. De la mise en commun du charbon et de l’acier après la Seconde Guerre mondiale aux débats actuels sur l’autonomie stratégique, les intervenants ont montré comment l’Union s’est construite comme une réponse pragmatique à des défis dépassant le cadre national. Au-delà des débats institutionnels, la discussion a souligné la nécessité de repenser les formes de coopération et d’intégration européennes afin de répondre aux enjeux contemporains, qu’il s’agisse de puissance économique, de sécurité ou d’élargissement. Les réflexions sur l’adhésion progressive de nouveaux États, notamment de l’Ukraine et des Balkans occidentaux, ont illustré cette recherche constante d’un équilibre entre unité politique, diversité des États membres et efficacité de l’action européenne.
Face aux nationalismes et aux impérialismes, l’Europe peut-elle encore garantir la paix ?
Pap Ndiaye, Représentant permanent de la France auprès du Conseil de l’Europe et ancien ministre, a animé cette discussion de clôture ouverte au public consacrée à la capacité de l’Europe à garantir durablement la paix dans un contexte international marqué par le retour des conflits. Les échanges sont partis du constat d’une Europe en paix depuis plusieurs décennies, mais confrontée au retour de la guerre sur son sol avec le conflit en Ukraine, dans une intensité de violence inédite depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette situation a été replacée dans une histoire longue des conflits européens, marquée par des cycles de guerre et des tentatives de stabilisation.
Dans ce contexte, la discussion a fait émerger une réponse nuancée : l’Europe conserve des outils essentiels pour garantir la paix, mais leur efficacité dépend désormais de sa capacité à les défendre et à s’affirmer dans un environnement international redevenu dominé par les logiques de puissance. La paix apparaît ainsi moins comme un état acquis que comme un équilibre à préserver et à réinvestir politiquement.
Des temps d’échange au cœur de l’Académie
Au-delà des conférences et tables rondes, l’Académie Louise Weiss a également accordé une place importante aux échanges en petits groupes et aux activités culturelles. Les ateliers ont permis aux participants d’approfondir les thématiques abordées au cours des conférences et de confronter leurs points de vue dans un cadre plus interactif. Cette approche a été complétée par une découverte des écrits pacifistes d’Albert Schweitzer, proposée par la comédienne Aline Martin, offrant un moment de réflexion sur les liens entre culture, engagement et construction de la paix.

Conclusion
En revenant sur la pensée de Robert Schuman, Sylvain Schirmann, Professeur émérite de l’Université de Strasbourg, a rappelé que le projet européen est né d’une ambition profondément politique : faire de l’unité européenne un instrument de paix durable. Pour Schuman, la coopération entre États ne signifiait pas l’effacement des nations, mais la possibilité de partager volontairement des compétences au service de la stabilité collective.
Cette réflexion a trouvé un prolongement dans la table ronde de clôture consacrée à l’engagement fédéraliste aujourd’hui, animée par Domenec Ruiz Devesa, président de l’Union des fédéralistes européens, ancien député européen. Les échanges ont souligné que les questions fondatrices du projet européen restent pleinement actuelles : capacité d’action de l’Union, politique étrangère et de défense, gouvernance institutionnelle et participation citoyenne.
Autant de défis qui rappellent que l’intégration européenne demeure un processus ouvert, dépendant autant des choix politiques que de l’engagement de ses citoyens.
Remerciements
Le Mouvement Européen – France, les Jeunes Européens – France et l’Union des Fédéralistes Européens– France, remercient chaleureusement l’ensemble des partenaires ayant soutenu cette deuxième édition de l’Académie Louise Weiss.
- La Préfecture de la région Grand Est,
- La Région Grand Est,
- La Collectivité européenne d’Alsace,
- L’Eurométropole de Strasbourg,
- La Ville de Saverne,
- L’Université de Strasbourg,
- France 2030,
- EUROLAB,
- Le CROUS de Strasbourg,
- La Fondation Konrad Adenauer,
- Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères,

Merci à tous les participants d’être venu à Saverne pour cette deuxième édition de l’Académie Louise Weiss !